Articles Critiques I - Le T'Sank Critique Krinein

Avec le Cycle d'Alamänder, Alexis Fla­mand s'est lancé dans une drôle d'aven­ture au style in­dé­fi­nis­sable, qui tient à la fois du pas­tiche, de la pa­ro­die, de la fan­ta­sy et du polar, le tout as­sai­son­né d'une bonne dose d'ab­surde et d'un cer­tain sens du bur­lesque. Le T'Sank, pre­mier tome ef­fi­cace, met en place l'uni­vers sans queue ni tête qui sera le théâtre des aven­tures du ques­teur Jonas Alamänder et de tout l'aréo­page de per­son­nages doux-​dingues dont il est es­cor­té.

Jouant la carte des ré­cits menés en pa­ral­lèle, Le T'Sank offre di­vers points d'en­trée dans le monde d'Alamänder, cha­cun d'entre eux en dé­voi­lant un peu plus sur les peuples (sur­pre­nants) qui y vivent, la to­po­lo­gie (étrange) du ter­ri­toire qui le com­pose, les us et cou­tumes (cu­rieuses) de ses ha­bi­tants, et bien sûr les per­son­nages qui vont oc­cu­per une place plus ou moins cen­trale dans l'aven­ture. Une aven­ture qui peine un peu à dé­mar­rer, ce pre­mier tome s'éta­lant un peu trop dans son rôle in­tro­duc­tif et ne plon­geant son per­son­nage prin­ci­pal dans le feu de l'ac­tion qu'après un cer­tain nombre de pé­ri­pé­ties pé­ri­phé­riques et anec­do­tiques.

Pour faire simple, voici de quoi il s'agit : Jonas Alamänder, ques­teur mehn­zo­tain de son état (com­prendre : en­quê­teur doté de pou­voirs ma­giques do­mi­ci­lié à Mehn­zo­ta) re­çoit un beau jour la vi­site de deux émis­saires du royaume voi­sin, Kung-​Bohr. Ceux-​ci lui ap­prennent que sa mai­son se trouve dé­sor­mais en ter­ri­toire kung-​boh­réen, et qu'ils ont pour ordre de raser in­té­gra­le­ment son petit lopin de terre. Jon part donc pour Ker-​Fres­nel, la ca­pi­tale kung-​boh­réenne, avec l'es­poir d'ob­te­nir gain de cause au­près du sou­ve­rain local, Ernst XXX. S'en­suit toute une série de dé­cou­vertes, ré­vé­la­tions, coups de théâtre, re­tour­ne­ments de si­tua­tion, jeux de dupes et autres du­pli­ci­tés (voire tri­pli­ci­tés) im­pro­bables, qui amènent Jon à mettre ses ta­lents de ques­teur au ser­vice de Kung-​Bohr, et à en­quê­ter sur la mort d'un haut conseiller du royaume...

Voilà pour la trame prin­ci­pale. Si celle-​ci vous pa­raît un peu té­lé­pho­née, c'est nor­mal : elle l'est. C'est d'ailleurs ce qui fait tout l'in­té­rêt de la lec­ture : le bon sens ne semble pas avoir cours dans cet uni­vers dé­jan­té où tout et n'im­porte quoi peut ar­ri­ver n'im­porte où et n'im­porte com­ment. Les Kung-​Boh­réens agissent selon une lo­gique qui n'ap­par­tient qu'à eux, et qui ne laisse que très peu de place à des consi­dé­ra­tions mo­rales ju­gées su­per­fé­ta­toires. C'est donc dans un joyeux ca­phar­naüm où au­cune des va­leurs ha­bi­tuelles n'a cours que se re­trouvent ca­ta­pul­tés Jon et son fa­mi­lier, un démon mi­neur in­fâme dé­nom­mé Ret­zel, tout juste bon à ava­ler tout ce qui lui tombe sous la dent. Le duo co­mique fonc­tionne cor­rec­te­ment, ar­ra­chant ré­gu­liè­re­ment quelques sou­rires de com­mi­sé­ra­tion (pour Jon) ou d'in­cré­du­li­té (face au ca­rac­tère de co­chon de l'ignoble créa­ture).

Mal­gré ce côté anar­chique et im­pré­vi­sible, l'in­trigue po­li­cière tient re­mar­qua­ble­ment bien la route, et le fin mot de l'his­toire (que les plus pers­pi­caces dé­cou­vri­ront sans doute quelques pages avant notre cher mage) té­moigne de la fer­ti­li­té de l'ima­gi­na­tion d'Alexis Fla­mand. Un ima­gi­na­tion que dé­ci­dé­ment rien n'ar­rête : la se­conde in­trigue, dont le lien avec la pre­mière n'ap­pa­raît que tar­di­ve­ment, met en scène un cer­tain Maek, futur maître T'Sank, guer­rier re­dou­table, et sa for­ma­tion - son au­to-​for­ma­tion, plus exac­te­ment - aussi ori­gi­nale que dé­rou­tante. Dé­rou­lée sur un rythme quasi hyp­no­tique, elle consti­tue un par­fait contre­point aux aven­tures ef­fré­nées et vi­re­vol­tantes de Jon.

Dé­tour­nant les codes du récit fan­tas­tique avec une cer­taine adresse, Alexis Fla­mand met en scène des per­son­nages dé­li­rants dans un uni­vers sem­blable à nul autre, où les champs de blé sont car­ni­vores, où les villes se construisent et s'étendent sous des mon­tagnes, où les vais­seaux de guerre sont des poulpes géants, et où la mon­naie se compte en tristes, en rê­veurs et en joyeux. Sans ou­blier, évi­dem­ment, les di­vers clins d'œil aux œuvres ma­jeures de la science-​fic­tion, celle de Lo­ve­craft en tête. A la fois hom­mage et pa­ro­die, drôle et gen­ti­ment im­per­ti­nent, ce Cycle d'Alamänder s'an­nonce donc sous d'ex­cel­lents aus­pices.

7.5/10 - Krinein Magazine

Lire les autres critiques...