Tome 1 : La Nef Céleste

Mon analyse du roman s’intéressera d’abord à son univers et à son système de magie, puis je m’intéresserai à l’humour, et enfin, à la narration et aux personnages. Puisqu’il s’agit d’un premier tome, et d’un roman qui repose sur un jeu de révélations, je vais tâcher de vous spoiler le moins possible.

 

Univers et système de magie

 L’univers dépeint par Alexis Flamand semble se situer dans un monde alternatif de Fantasy médiévale, mais on y observe un niveau de technologie avancé, puisque l’éclairage de Ker Fresnel est alimenté par ce qui s’apparente à de l’électricité, basée par des générateurs qui captent l’afflux sanguin d’un dieu souterrain, Anquidiath. Le monde d’Alamänder met également en scène d’autres technologies avancées, telles que celles du savant fou Amanem Vilo, capable de vivre depuis plusieurs siècles en conservant chaque partie de son corps dans des cuves reliées à des machines. L’univers d’Alexis Flamand semble donc médiéval de prime abord, parce qu’on n’y observe pas d’armes à feu par exemple, mais il dispose d’éléments que l’on peut qualifier de technologiques ou d’industriels, puisque certains sortilèges de YArkhan sont produits en série. La technologie, ainsi que la magie liée à l’industrie, semblent d’ailleurs  occuper une place plus importante dans les volumes suivants. Le monde d’Alamänder dispose également d’une dimension cosmique, au sens qu’il s’intègre dans un schéma qui semble bien plus vaste, que l’on observe lors des pérégrinations de Maek. Certains pans de l’univers restent toutefois mystérieux et seront sans doute explicités dans les volumes suivants, à l’image de la place des mystérieux « Hempés ».

 Le continent d’Alamänder est en proie à de nombreux conflits géopolitiques entre différentes puissantes, à commencer par les rivalités territoriales qui opposent les royaumes de Mehnzota, de Kung Bohr, et la Cité Sainte de YArkhan, sans oublier le peuple mystérieux et guerrier des Xéols qui semble s’opposer au reste de l’Humanité. Ces conflits engendrent un certain nombre de préjugés des personnages sur les habitants de chacune de ces contrées, avec lesquels l’auteur joue allègrement pour les infirmer, ou les confirmer, ce qu’on observe dans le choc que représente la découverte de Kung Bohr et du pragmatisme de son roi pour Jon. On peut également noter que Mehnzota et YArkhan sont rivaux sur le plan magique, puisque leurs mages ne mobilisent pas le même type de magie et cherchent à percer les secrets les uns des autres. Le voyage de Jon vers Kung Bohr, et surtout, son enquête à Ker Fresnel permettent de mettre en scène ces rivalités, à travers l’émergence de plusieurs factions ou pôles d’intérêts plus ou moins dissimulés à mesure de l’avancement de l’intrigue et qui prendront de l’importance dans les volumes suivants. Alexis Flamand met aussi en scène différents ordres de mages, avec les architectes, les mercenaires ou les questeurs, qui sont des enquêteurs spécialisés dans les crimes liés à la magie, ainsi que les T’Sanks, un ordre d’assassins légendaires obsédés par l’équilibre du monde qui tuent les puissants pour leur rappeler qu’ils ne sont pas invulnérables.

 Le système de magie développé par Alexis Flamand est extrêmement intéressant, parce qu’il est complètement rationnalisé à travers des incises en début de chapitre et les dialogues des personnages, qui expliquent de manière claire le fonctionnement de la magie, basé sur l’altération de la réalité, c’est-à-dire des lois de la physique au sens strict du terme. Par exemple, un sort de lévitation affaiblit les forces de la gravité. Cependant, la magie, ou plutôt sa pratique, se divise en deux écoles, l’une provenant de Mehnzota, appelée magie organique l’autre de YArkhan, appelée magie analytique, ou « programmagie ». La magie organique se rapproche d’un enchevêtrement de sortilèges de plus en plus complexes, répartis en « domaines », qui peuvent rappeler la biologie, tandis que la magie analytique peut être mise en parallèle avec la programmation informatique, puisque les sorts sont appelés décrits comme des suites de « lignes de codes » formant des « magigrammes », avec des « boucles », des « routines », et des « conditions », qui évoquent les algorithmes. La magie de l’univers d’Alamänder est donc rationnalisée par son auteur, et fait donc système. Alexis Flamand aborde donc la magie de manière moderne en établissant des parallèles entre ses différentes formes et des imaginaires scientifiques.

 L’auteur peuple son monde de créatures surnaturelles, telles que les Xéols, un peuple belliqueux aux origines mystérieuses, le blé carnivore contre lequel des paysans guerriers doivent se battre pour nourrir l’Humanité, les « skorj », qui sont des poulpes géants qui servent de montures aux habitants de Kung Bohr, Anquidiath, un demi-dieu gigantesque qui occupe le Mont Bohr et dont les veines parcourent la montagne, ou encore les Épidianmidès, des insectes aux pattes extrêmement résistantes qui occupent les territoires au-delà des champs de blé carnivores. Alexis Flamand décrit les créatures qui peuplent son monde avec des détails qui les rendent très pittoresques. On peut également noter qu’il littéralise le conflit Homme-Nature, puisque les paysans guerriers doivent affronter et vaincre des épis de blé carnivore dans les gigantesques champs qu’il forme pour se nourrir, au cours d’expéditions et de combats souvent mortels, qui nécessitent des techniques et des armures solides pour contrer ses attaques. L’Homme se trouve ainsi littéralement en guerre contre la Nature dans l’univers d’Alamänder.

 

L’Humour

 Le cycle d’Alamänder est présenté comme une série de romans de Fantasy humoristiques. Avant d’aller plus loin, je tiens tout de même à préciser que La Porte des abysses, de même que ses suites, contiennent effectivement des scènes qui pourront vous faire hurler de rire, mais qu’ils ne sont pas « uniquement » de la Fantasy humoristique comme la conçoivent des auteurs comme Terry Pratchett (attention, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur).

L’humour du récit est en effet d’abord basé sur un comique de situation, puisque les personnages vivent des événements loufoques à commencer par le fait Jon, est embarqué hors de chez lui par des soldats et se retrouve dans les rouages de la politique cynique et désabusée de manière complètement assumée de Kung Bohr parce que son domicile a été intégré à ce royaume, ce qui l’oblige à recevoir la nationalité kungbohréenne, sous peine de devoir « quitter les lieux ou bénéficier d’une exécution sommaire ».  On observe donc un vif décalage entre les valeurs morales de Jon et l’immoralité ou l’amoralité des habitants de Kung Bohr, notamment le roi Ernst XXX, ce qui engendre des dialogues particulièrement savoureux.

Au sein même de la narration, l’humour est surtout basé sur les commentaires et sous-entendus du narrateur ou des personnages vis-à-vis des situations que rencontrent les personnages.

Tech, par contre, partit d’un rire épais bientôt tempéré par un cri de douleur. Profitant des convulsions du garde, Retzel venait de dégager sa mâchoire. L’officier bondit sur ses jambes et tenta de déloger le démon de poche arrimé à son fond de culotte.

L’aspect comique de La Porte des abysses est également porté par certains personnages qui font office d’éléments comiques récurrents, à l’image du démon de poche de Jon, Retzel, obsédé par le fait de se nourrir de tout et n’importe quoi (et n’importe qui, aussi) et inventeur de plus ou moins mauvaises farces qui placent son maître et ses compagnons dans l’embarras, pour le plus grand plus plaisir du lecteur, lorsqu’il cherche à manger un skorj ou qu’il dévore une pièce à conviction. !

Alexis Flamand adresse aussi des clins d’œil à certains auteurs et œuvres classiques de la SFF, avec le Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke par exemple, qui devient une interview dans un talk show, ou encore une référence aux créatures d’un certain H. P. L., avec « Lustu’Chlu, sinistre Dieu des Abysses et de la Sieste ».  À ces clins d’œil s’ajoutent quelques touches d’humour métatextuel qui brisent allègrement le quatrième mur, lorsque les dieux interviennent dans le récit, ou dans la postface du roman, qui traite de son… tournage (je ne plaisante pas).

 

Personnages et narration

 L’intrigue nous fait d’abord suivre le départ précipité du questeur Jon Alamänder de son domicile, en compagnie de deux soldats de Kung Bohr, qui le mènent dans le ville de Ker Fresnel, en vue d’une entrevue avec le roi Ernst XXX, qui lui confiera une enquête pour élucider un meurtre.

Alexis Flamand se sert du motif de l’enquête policière et de ce que son personnage d’enquêteur, Jon, met en évidence, pour peu à peu basculer dans une intrigue plus complexe, qui se joue à plusieurs niveaux. Ainsi, Jon enquête sur un meurtre, mais dans le même temps, plusieurs autres factions cherchent à influencer le déroulement des événements en vue d’objectifs que je ne peux pas vous dévoiler. Le départ de Jon et son enquête préfigurent ainsi des événements plus complexes, qui vont

Ainsi, l’intrigue de La Porte des abysses est porteuse d’un grand nombre de rebondissements surprenants, qui surviennent grâce à l’impressionnante capacité de déduction de Jon, ainsi que son talent pour se mettre dans l’embarras.

Jon doit donc surveiller ses arrières d’une part pour résoudre l’enquête, mais également rester vigilant face à toutes les menaces qu’on fait peser sur lui. Il est ainsi malmené par le destin, parce qu’il pense avoir un libre arbitre alors que c’est loin d’être le cas, puisqu’un nombre conséquent de manipulations sur sa personne sont à l’œuvre, notamment à cause de sa naïveté et de sa morale qui détonnent beaucoup lorsqu’on les confronte au cynisme qui règne à Ker Fresnel. Ces traits de caractère rendent toutefois le personnage du questeur attachant, qui parvient parfois à communiquer sa spontanéité aux autres acteurs du récit, ses compagnons en tête, à savoir Edrick, un soldat qui l’accompagne, ou Rachelle, une magicienne mercenaire de YArkhand, avec laquelle Jon a effectué sa formation de mage lorsqu’ils étaient plus jeunes.

Une autre intrigue se déroule en parallèle de celle qui nous fait suivre Jon, mais dans une temporalité différente (je ne peux pas vous en dire plus) et raconte l’histoire du jeune Maek, parti rejoindre l’école d’assassins des T’Sanks, une école dont les membres sont des assassins hors-pair qui éliminent des dirigeants afin de rétablir l’équilibre dans le monde. Maek, à travers des rencontres, des voyages et des épreuves difficiles, va devenir un personnage surpuissant et capital pour l’intrigue qui concerne Jon. On remarque que par bien des aspects, Alexis Flamand détourne les codes du roman d’initiation pour construire son personnage, mais aussi son école d’assassins.

Le mot de la fin

 Ce premier volume du cycle d’Alamänder est pour moi une réussite !

Alexis Flamand développe un univers original, doté de créatures surnaturelles et d’un panthéon aussi drôles qu’impressionnants, avec un système de magie rationnalisé qui s’appuie notamment sur l’imaginaire scientifique et la modification des lois de la physique, ainsi que de la technologie plutôt avancée. L’intrigue joue avec le motif de l’enquête policière pour montrer que des complots et des événements de grande ampleur se préparent dans l’ombre de Jon, qui se trouve au milieu de beaucoup plus de conflits qu’il ne croit en voir.

Le récit est également plein d’humour, avec un comique de situation qui met en évidence le décalage entre la morale de Jonas Alamänder, le mage questeur, et les personnages calculateurs auxquels il se confronte et des échanges et situations loufoques, souvent engendrés par le démon Retzel !

Si vous aimez les récits de Fantasy modernes et que vous voulez vous amuser un peu pendant votre lecture, je ne peux que vous recommander La Porte des abysses ! Personnellement, je n’ai pas fini de vous parler du cycle d’Alamänder, puisqu’il fait partie de mon corpus de recherche de cette année, sur les relations entre magie et technologie dans la Fantasy contemporaine !

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Agenda

Prochaines dates :

 

- Imaginales à Épinal - mai 2020

A propos du Cycle

Les tomes du Cycle sont :

1. La Porte des Abysses

2. La Citadelle de Nacre

3. La Nef Céleste

10 bonnes raisons de lire Alamänder

- C'est encore mieux que Fantomette contre Sauron
- Vous voulez plagier un bouquin de Fantasy, pourquoi pas celui-là ?
- Vous aimez le blé carnivore
- Vous aimez les pieuvres en général
- Vous n'avez rien d'autre à faire pour le moment
- Vous êtes un adulte responsable, vous n'avez pas à vous justifier
- Vous voulez une excuse pour glander au boulot ( d'habitude vous lisez l'annuaire )
- Tellement de personnes disent du mal d'Alamänder que ça mérite le détour
- Vous êtes la cible d'un odieu chantage dont je suis l'instigateur pour vous obliger à le lire
- Vous ne le savez pas encore, mais vous allez mourir dans peu de temps. Pourquoi ne pas prendre les dernières minutes qui vous restent pour commencer un chouette bouquin ?

10 bonnes raisons de ne PAS le lire

- Vous êtes un canard, vous ne savez donc pas lire
- Vous êtes mort
- Votre belle-mère s'appelle Gisèle Alamänder
- Vous ne savez pas que ce roman existe et vous n'avez même pas internet, de toute façon
- Ça manque de sexe, de sang et de harengs
- Il n'y a pas de nain, de troll, de dragon, d'orque, de mort-vivant, d'elfe, d'elfe noir, d'elfe des forêts ni d'elfe des plages
- Je préfère SAS
(Oui, je sais, ça ne fait que 7 raisons. Vous ne pensez tout de même pas que je vais continuer à enfoncer mon bouquin, non ?)